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| FATIMA BINET OUAKKA |
| ETUDES ET REFLEXIONS |
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Discours de réception
de Fatema Binet Ouakka, prononcé en 2009
lors de la remise du prix Léonard de Vinci
Un double regard sur Léonard de Vinci
et sur Martin Luther King
Mon regard de peintre sur Léonard de Vinci
Le remise du diplôme. |
Je remercie La Direction Artistica Culturale “Italia in Arte”pour m’avoir attribué le prix Léonard de Vinci.D’emblée,je dirais que,je ne connais pas d’homme ou de femme aujourd’hui qui se sentirait digne de recevoir ce qui me paraît être un grand honneur,ce qui honore aussi, au-delà de ma personne, l’ensemble des artistes marocains et le peuple marocain lui-même pour m’avoir attribué le prix Léonard de Vinci et Martin Luther King.
D’emblée, je dirais que je ne connais pas d’homme aujourd’hui qui se sentirait digne de recevoir ce qui me paraît être un redoutable honneur. Nous ne sommes plus à l’époque où, comme Pic de la Mirandole ou comme Nicolas Machiavel, aussi expert dans l’art de la guerre que dans le commentaire de Tite-Live, des hommes pouvaient exceller dans des domaines différents. Ce fut le cas de Léonard de Vinci aussi bien ingénieur qu’artiste.
Léonard fut fasciné par la vis d’Archimède qui permet, tout en paraissant descendre, de faire monter de l’eau. Il la pense comme ensemble de plans inclinés autour d’un cylindre. Aussitôt, il généralise le procédé, imaginant un hélicoptère dont les pâles seraient une autre forme de la vis d’Archimède s’enfonçant dans l’air pour faire monter l’appareil.
Lorsque Léonard dessine des engrenages, ces roues qui roulent sans glisser et qui peuvent donc transférer leur mouvement à d’autres roues dentées comme elles, il en profite aussitôt pour produire une famille d’engrenages inconnus à partir des engrenages connus. Il passe de l’engrenage à rochet aux engrenages coniques, puis épicycloïdal, des engrenages placés sur un même plan à ceux qui fonctionnent sur des plans différents. Il produit alors un savoir sur les possibles. Ce qui l’amène à étudier la forme des dents pour optimiser la puissance de l’engrenage. Comment faire pour obtenir le maximum d’effets avec le minimum de moyens. On reconnaît là la loi du maximin (chercher le maximum avec le minimum), également présente chez Machiavel.
Mais, à aucun moment, léonard ne cherche à réaliser réellement tous les appareils qu’il conçoit. Et il en est de même de tous ces ingénieurs qui se multiplièrent en Italie lors du Quattrocento. Interrogation donc sur la société italienne qui produit de tels hommes, qui semble donc accepter une renaissance tout en maintenant, comme le firent les ingénieurs de l’Antiquité, l’interdit sur l’usage utilitariste des inventions de l’esprit. On imagine des machines virtuelles à partir de celles qui existent sans prendre la décision d’entrer dans la modernité, en l’occurrence dans une société industrielle comme le fera l’Angleterre du XVIIIe siècle. Ce refus a une valeur morale car on se donne, simultanément, les moyens d’entrer réellement dans cette modernité, tant scientifique que politique, ce qui différencie cette société italienne des sociétés iconoclastes arabes qui refusent d’envisager les formes diverses d’une puissance que l’homme pourrait s’attribuer.
Et c’est là que je rapproche cette tentative de création de création virtuelle brutalement interrompue au moment de passer aux actes de ce qui apparut dans le monde arabe du Proche-Orient médiéval, moins en Andalousie ou au Maghreb, avec le développement des sciences mécaniques. Certes, des ingénieurs comme Al-Jazari ou Ridwan au XIIe siècle, d’autres beaucoup plus tôt ont, eux aussi, imaginé des dispositifs très ingénieux, mais dans des domaines très limités, l’exhaure de l’eau, la création d’automates souvent anthropoïdes ou surtout la création d’horloge à eau. Mais ces ingénieurs arabes, s’ils réalisèrent effectivement leurs projets, dont une célèbre horloge qui fut donnée à Charlemagne et une non moins célèbre pompe à six cylindres, n’allèrent pas plus loin. Ils n’explorèrent jamais systématiquement des possibles comme le fit Léonard. Comme les ingénieurs alexandrins ou grecs, ils se contentèrent d’un usage finalement esthétique de la technique.
Mais léonard est important, à mes yeux, pour une autre raison. Là où Aristote posait seulement la question du pourquoi, le Toscan Léonard pose aussi, comme Archimède, la question du comment. Ses dessins visent à comprendre comment pourraient réellement fonctionner des machines qui restent à fabriquer. Il observe, par exemple, que le son et la lumière diminuent d’intensité en s’éloignant de leur source et il cherche à quantifier cette perte. À l’inverse, un mouvement de chute s’accroît de façon uniformément accélérée. Dessiner sert alors pour lui à comprendre un monde composé de quatre éléments et surtout de quatre puissances, la force, le poids, le mouvement et la percussion qui est un mouvement brutalement interrompu. Une physique s’esquisse donc au-delà de ses dessins.
Mais il existe aussi, à côté de l’ingénieur, ce qui est, peut-être un autre Léonard pour nous qui distinguons désormais l’ingénieur de l’artiste. Il s’agit du peintre de scènes figuratives. Mon travail est, bien évidemment, extrêmement éloigné de ce Léonard-là dont on ne sait, à la vérité, que peu de chose. En effet, seulement une quinzaine d’œuvres de lui nous sont parvenues. De nombreuses choses me séparent de lui. Tout d’abord, il ne peint que sur commande. Comme la plupart des peintres contemporains, je réalise d’abord mes œuvres que je cherche qu’ensuite à vendre si je le peux. Ensuite, Léonard peint selon une théorie de la peinture qu’il élabore lui-même après l’avoir expérimentée. Ceci l’amène à réfléchir sur l’optique ou sur les couleurs. C’est lui qui ajoute la perspective par le sfumato à la perspective seulement géométrique.
Pour nous qui n’avons pas ce projet d’élaborer une théorie rationnelle de la peinture, ce qui prévaut est l’intuition, le plaisir éprouvé dans une expérience immédiate. Léonard pense réflexivement ce qu’il fait tout comme il imagine ce que pourrait être un homme parfait par ses proportions. Il est alors mû par une idée de la beauté qui nous est devenue étrangère comme le souligne Umberto Eco dans deux de ses plus récents ouvrages. Est-ce pour cette raison ou une autre, mais l’idée d’études préparatoires, essentielle chez Léonard, n’a plus beaucoup de sens pour nous. Nous n’avons pas non plus des intentions métaphysiques comme léonard qui traduit, dans la gestuelle ou dans le regard de Marie, dans ses deux Annonciations, les émotions qu’une femme peut ressentir lorsqu’on lui annonce qu’elle va être la mère de Dieu. De même lorsqu’il donne à Judas les traits du moine qui lui commande le tableau de la Cène, on se rend compte qu’il a tout dit sur l’institution qu’a pu être l’Église de son temps. Ce discours sous-jacent à l’œuvre d’art n’est plus essentiel pour nous.
D’autres oppositions, moins évidentes existent aussi. Léonard doute, mais seulement tardivement, de sa capacité à peindre, particulièrement les visages humains alors que le plus difficile est, bien évidemment, les mains. À l’inverse, nous ne sommes devenue peintre que lorsque nous avons eu la certitude, après la contemplation des tableaux présents dans les musées européens, de ne jamais pouvoir le devenir comme le furent nos prédécesseurs. Et pourtant Léonard nous étonne toujours par sa pensée et sa maîtrise xpressioniste de la technique du sfumato, par le fait aussi que, dans la Joconde, il mette de l’obscurité aux commissures des lèvres comme sur le bord des yeux de Mona Lisa. Il nous empêche donc de lire aussi bien la profondeur des paysages que le sens du sourire de la femme représentée.
Quel bilan tirer de ces observations sinon que nous n’avons que très peu de points communs. Il y en a peut-être un. Je peins, comme Léonard, des scènes de cène, ce mot étant entendu comme groupe de personnes assises autour d’une table pour partager un repas. Mais la distance culturelle entre mes tentatives de présentation d’un groupe attablé et ce que fit Léonard au couvent de Santa Maria delle Gracie à Milan est immense. Léonard ne représente pas une cène, mais les émotions des hommes lorsqu’on leur annonce que l’un d’entre eux va trahir le groupe et donc envoyer à la mort son plus illustre représentant. C’est ce pouvoir, présent aussi dans la déclaration de guerre, qui est mis en scène. Léonard peint le drame au moment où va se jouer la mort de ce qui est, pour lui, Dieu. Je peins, à l’inverse, de moments de bonheur familiaux. Mais tout, dans mon travail, exprime les caractéristiques de la peinture contemporaines dans mes choix à la fois abstraits et expressionnistes. Si la culture est ce qui reste lorsqu’on a tout oublié ; chez moi, la peinture, essentiellement les couleurs, est ce qui reste quand on a oublié la beauté et ses contraintes, la rigueur mathématique des proportions imposées, la perspective et donc, en particulier, le sfumato, la figuration imitative et donc l’observation de modèles, mais aussi les études préalables, le drapé et bien d’autres choses. Chez la coloriste que je suis, peindre, c’est affirmer la primauté absolue des couleurs sur le trait. Ne demeurent que des impressions qui n’existent que dans les rapports de présence ou d’éloignement de taches colorées. Et ce qui peut faire mon humilité, c’est que j’ai le souvenir de cet oubli.
Je vous remercie pour avoir eu le courage de reconnaître que, si l’œuvre de Léonard fut pure virtualité, ce que l’art contemporain produit aujourd’hui, qui est une autre forme de virtualité, est aussi son héritage. |
Mon regard d’ artiste Franco-marocaine sur Martin Luther King
Quel regard une artiste marocaine peut-elle porter aujourd’hui sur cette grande figure du militantisme nord-américain que fut le pasteur Martin Luther King ? L’œuvre de Martin Luther King est intéressante à plusieurs égards, à commencer par ses nombreuses contradictions internes et externes. L’homme commence son action à partir d’une intuition très générale : « Souvent, les hommes se haïssent les uns les autres parce qu’ils ont peur les uns des autres ; ils ont peur parce qu’ils ne se connaissent pas ; ils ne se connaissent pas parce qu’ils ne peuvent pas communiquer ; ils ne peuvent pas communiquer parce qu’ils sont séparés. » Sur cette idée se construisent des actions pour la défense des droits civiques des noirs qui sont tous apparemment des échecs.
C’est le cas à Albany en Géorgie en 1961 et 1962. Malgré des actions non-violentes comme l’occupation de bibliothèques, de stations de bus, de restaurants réservés aux blancs ou de boycotts, le shérif local Pritchett résiste et il viole les accords passés avec le pasteur dès son départ. Lorsque Martin Luther King revient en juillet 1962 dans cette ville, il est condamné à 45 jours de prison ou 178 $ d’amende. Le mouvement du pasteur, face à ces résistances, se divise et faiblit. Le pasteur est à nouveau emprisonné quinze jours. Et il s’interroge. « L’erreur que je fis était de protester contre la ségrégation en général plutôt que contre une seule de ses facettes distinctes. […] Une victoire (rapide et totale) aurait été symbolique et aurait galvanisé notre soutien et notre moral… Quand on planifia notre stratégie pour Birmingham, des mois après, nous avons passé de nombreuses heures à évaluer Albany et à essayer d’apprendre de nos erreurs. »
L’expérience a donc appris à Martin Luther King qu’il ne faut pas des objectifs globaux irréalistes dans cette phase de la lutte. Et cela lui réussit effectivement dans les combats qu’il mena à Birmingham où le but fut simplement de faire ouvrir les parcs de la ville aux noirs avant de faire supprimer les caisses réservées aux blancs dans les magasins. La multiplication des boycotts et des sit-in créa une « situation représentée par un tel nombre de crises qu’elle ouvre inévitablement la porte à des négociations. »
Il y eut ensuite la croisade des enfants de 1963 qui permit de médiatiser des scènes de violences policières, ce qui permit de retourner l’opinion publique américaine. Il y eut enfin la marche sur Washington et le célèbre discours « I have a dream ». Martin Luther King triomphe au moment même où les lois sur les droits civiques des noirs vont être votées. Mais, tout comme sa première défaite à Albany a pu être lue, rétrospectivement comme une victoire puisqu’elle lui permet de se débarrasser, au nom de l’efficacité, des utopies globalisantes, la victoire de Washington et le Prix Nobel qui s’ensuit seront la défaite réelle de Martin Luther King.
Non seulement, il se crée de plus en plus d’ennemis, non pas chez ses adversaires de plus en plus ébranlés par ses arguments et neutralisés par les moyens mis en œuvre, mais dans son propre camp. En 1958, le premier attentat contre lui vient d’une femme noire qui l’accuse d’être un chef communiste. Beaucoup de noirs, comme Malcom X, lui reprochent la marche pacifique sur Washington, appelée par eux la « farce pacifique ». Et de plus en plus, ses propres partisans sont tentés de céder à la force face aux violences policières. Même le Président Kennedy, favorable pourtant aux nouvelles lois sur les droits civiques, s’oppose au pasteur car il pense que l’image de la marche sur Washington peut retarder le vote de la future loi du Civil Rights Act que Johnston fera adopter en 1964.
Mais il y a plus grave, le pasteur oublie, en quelques mois, ce qu’il avait appris au début de ses luttes. Et il entreprend une croisade mondiale. Il condamne en même temps la guerre du Vietnam, la pauvreté aux États-Unis et l’exploitation du tiers-monde. « Une vraie révolution des valeurs regarderait bientôt d’une manière honteuse les contrastes frappant entre la pauvreté et la richesse. Avec une indignation justifiée, elle regarderait au-delà des mers et verrait les capitalistes individualistes de l’Ouest investissant d’énormes sommes d’argent en Asie, en Afrique et en Amérique du sud, juste pour faire des profits et sans aucune préoccupation pour les améliorations sociales dans ces pays, elle dirait : « Ce n’est pas juste. »… Il doit y avoir une meilleure distribution des richesses et peut-être que l’Amérique doit se diriger vers un socialisme démocratique. »
Aussitôt, beaucoup de ses nouveaux partisans l’abandonnent. Voilà donc un homme qui a commencé humblement par une série de petits coups d’aiguille symboliques. Il a ainsi gravi un premier sommet et a obtenu une décision générale impensable auparavant, l’acte garantissant des droits civiques aux noires américains. Toutefois, le 3 avril 1968, il déclare avoir gravi un second sommet : « Comme tout le monde, j’aimerais vivre une longue vie. La longévité est importante mais je ne suis pas concerné par ça maintenant. Je veux juste accomplir la volonté de Dieu. Et il m’a autorisé à grimper sur la montagne ! Et j’ai regardé autour de moi, et j’ai vu la terre promise. Je n’irai peut-être pas là-bas avec vous. Mais je veux que vous sachiez ce soir, que nous, comme peuple, atteindrons la terre promise. Et je suis si heureux ce soir. Je n’ai aucune crainte. Je n’ai peur d’aucun homme. Mes yeux ont vu la gloire de la venue du seigneur ! » Le lendemain, Martin Luther King est assassiné.
En quoi une telle vie peut-elle intéresser le peintre que je suis ? Si le peintre amateur ne peint que pour se faire plaisir ou pour exprimer ce qu’il pense être son bonheur, le peintre professionnel met en scène dans la gestion des sujets, de l’espace et des couleurs, des valeurs culturelles tout comme il propose, lui aussi, des utopies, des cultures possibles comme le fait Martin Luther King. Mais avec d’autres moyens que les manifestations humaines non-violentes que King propose après Thoreau. Le peintre choisit, par exemple, de mettre plus ou moins la ligne d’horizon. Il sélectionne ses couleurs parmi l’infinité des nuances du spectre visible. Ce faisant, il vit, lui aussi, sous la menace de l’échec tout comme ceux qui voient la toile sont soumis à la menace de l’énigme. Et comme Martin Luther King, l’artiste doit choisir, à un moment donné, en fonction de la complexité de la situation, une stratégie.
Car il n’y a pas de solution universelle. Parfois l’œuvre d’art ne peut qu’être donnée, parfois elle doit rester anonyme. Ailleurs, elle peut se transformer en marchandise et être liée au nom d’un créateur. Sans cesse, l’artiste doit analyser l’efficacité comparée des solutions alternatives à celle qu’il sélectionnera. Plus fondamentalement, celui qui envisage d’être l’outil d’un changement social doit choisir d’être ou un militant social comme Martin Luther King ou un artiste comme Rothko, Keith Haring, Andy Warhol, Roy Lichtenstein ou Basquiat. Car des propriétés différentes émergent lorsque les humains entrent en relation tout comme une vague diffère des gouttes d’eau qui la composent ou un sourire des muscles du visage.
Martin Luther King, tout comme les artistes, a des intentions, certaines rationnelles, d’autres irrationnelles, certaines conscientes, d’autres inconscientes. On le voit lorsque Martin Luther King s’identifie à Moïse comme le firent les colons américains partis à la conquête de l’Ouest. C’est que Martin Luther King, tout comme les artistes, ne pense pas qu’on puisse totaliser les sociétés humaines dans un langage seulement scientifique ou rationnel.
On ne peut pas penser, de manière narcissique, l’autre à partir de soi. Est-ce cela qui explique le rapport étrange que Martin Luther King eut à la sociologie en 1948 à Chester en Pennsylvanie puis à Boston ? Il évolua à partir d’un tout autre modèle, celui du prophète, à l’image de Moïse qui organise la tension d’un peuple en mouvement vers une nouvelle terre. Et en cela, il fait des choix très différents de ceux de Marx en récusant la lutte des classes.
C’est ce choix opéré par Martin Luther King que la plupart des artistes refusent de faire. Ils ne se conçoivent que comme des porte-parole ou les diffuseurs, et non les récepteurs, de ce qui les dépasse, jadis des entités surnaturelles comme les muses, mais dans d’autres conceptions, de groupes humains. Ces choix leur conféraient le statut de prêtres.L’artiste contemporain ne dit pas non plus ce qui sera. Il ne fait que proposer la découverte d’une multiplicité de modes d’existence dont son œuvre est virtuellement porteuse. À la différence de l’artiste conceptuel, il ne propose aucun sens a priori. Le créateur du sens est toujours le spectateur. Et si le créateur a son interprétation, les spectateurs en ont des nombreuses autres que l’artiste doit au moins tenter de comprendre comme les spectateurs doivent accepter celle ou celles que l’artiste donna jadis à ses créations. Cet échange de points de vue qu’on peut appeler perspectivisme ou dialogisme suppose le refus de toute identité absolue. On est alors très loin de Martin Luther King qui propose, comme le Christ, le sacrifice de sa personne pour sauver les autres. Ce qui oppose Martin Luther King à l’artiste contemporain est leur mode d’existence. Ils ne se réfèrent pas à la même ontologie.
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" Voyage vers l'autre " ...
est un motif de découverte ou de recherche de moi-même. Ce titre est le fruit d'un exil, le mien, un exil qui tend à l'universel. Je dois découvrir chaque jour l'autre. Non pas seulement parce que " je suis un autre ", ce qui serait trivial, mais à travers les différents pays où je me rends pour mes expositions successives.
J'ai, en permanence, la possibilité de me redécouvrir, et cela dans différentes situations, parfois les plus invraisemblables. Et c'est vrai que je vois différemment mes compositions, mes choix techniques. Pour ces raisons, j'attends avec gourmandise ce qu'il en sera dans ce pays qui a connu des occupations diverses phénicienne, carthaginoise, vandale, arabe, espagnole, anglaise, hollandaise, française pour ne rien dire des divers Etats italiens.
Nous sommes ici aussi, en Italie, dans un pays qui a connu trois Renaissances, communale, politique et culturelle, cette dernière née de la compétition entre de riches familles pour lesquelles l'argent n'était pas la seule valeur dominante. Le concurrent fut d'abord celui qui interroge ou qui dérange. L'autre est également celui que je ne connais pas. Il fallait briller à ses yeux comme aux siens propres, d'où l'incroyable accumulation d'objets d'art et la compétition également entre les créateurs. Il n'est d'esthétique que relationnel ce qui a de nombreux sens.
Les œuvres n'apparaissent que les unes par rapport aux autres, mais elles apparaissent aussi en fonction du désir des uns qui est, avant tout, le désir du désir des autres, des formes de désirs mimétiques. |
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Ce travail intitulé " voyage vers l'autre " est donc ici présent, juste pour donner l'envie à ceux qui verront l'œuvre de s'émouvoir, de vivre la rencontre entre deux âmes, entre deux êtres qui auraient pu ne jamais se rencontrer.
Ce tableau est en couleurs, car je fais aussi actuellement des tableaux en noir et blanc. On y voit des textures à la fois achevées et inachevées, des couleurs chaudes et froides, et sa nature est à la limite de l'abstraction et du figuratif. La composition s'appuie sur le clair obscur. Quand je le regarde, il me révèle un souffle et, en même temps, j'y vois une renaissance.
Et j'ai pensé en donnant ce sens à la Renaissance italienne, "c'est ma renaissance personnelle que je cherche, à vrai dire, en permanence. Mais c'est aussi celle des autres. Tout en étant lucide sur le fait que la Renaissance en Italie est née de fortes inégalités".
J'ai voulu exposer en à Cagliari en Italie, et je reviendrai en juin pour une autre exposition prochainement dans ce pays à Bergame,
Je suis membre d'Ariane Essor depuis 1997, l'association est fondé en 1992, est membre de l'AIAP celle-ci est agréer par UNESCO.
Ariane Essor est sollicité par divers pays, musées, organismes et galleries, a déjà exposé dans plusieurs pays. Son but est ambitieux. Il est de faire le tour du monde. Nous sommes des petites Ariane, Sœurs d'improbables Minotaures, qui s'apportent mutuellement leurs richesses. Nous apportons aussi nos compétences et notre expérience à ceux que nous rencontrons dans les différents pays visités, par des conférences, des débats culturels, des rencontres avec les enfants dans les écoles.
Chacun parle alors de son travail. Les professeurs d'art plastique peuvent venir nous voir, car nous avons un secret : "nous connaissons les plans des labyrinthes".
Et nous parlons de nos cultures, même si aujourd'hui, ayant quitté Naxos pour Lemnos, je me réfère à tous les pays, bien que née au Maroc, qu'ayant grandi au Maroc, et portant un prénom arabe. |
" Un jour, ailleurs " ...
est le titre du second tableau.
C'est toujours un rêve que d'être ailleurs tout en étant là. Par un tel titre, on peut évoquer un voyage virtuel. qui permet d'être ici et ailleurs en même temps. C'est utopique, sauf pour ceux qui sont dotés du don d'ubiquité. J'y suis, mais je n'y suis pas, et je rêve d'y être. Je rêve déjà d'y être alors que je n'y suis pas. Ce titre, en réalité, fait référence à Antonello de Messine. Cela fait longtemps que ce peintre fut un maître dans mon parcours personnel. Il eut la chance de ne pas avoir une trop forte éducation à Naples. Il se mit donc à fréquenter les maîtres flamands présents dans sa ville, mais aussi les peintres catalans.
Un romancier a même imaginé qu'il est parti en Flandres pour y chercher les secrets des pigments lorsqu'apparaît la peinture à l'huile.
Antonello tirera des leçons des créations de Piero Della Francesca. Il s'informe des nouvelles règles de la perspective qui lui viennent de Florence et il se lance à la découverte de chromatismes nouveaux. Ces voyages, je les ai vécus avec Antonello. Car la volonté de ce peintre m'a toujours intriguée. Ce que j'ai trouvé d'admirable dans sa vie, ce voyage vers la Flandre pour rencontrer Van Eyck pour aller chercher le secret de la lumière et la matière flamande, celui –ci lui a ouvert son cœur, son armoire à talent.
Il s'est approprié cette technique et il a ensuite dévoilé ce secret de la diffusion de la lumière dans des couches de peinture à la fois colorées et translucides. Ce sont là des effets qu'aucune autre technique picturale ne peut réaliser. La lumière semble venir du dessous de l'œuvre et non de l'extérieur, c'est comme si on mettait une vitre sur une couche plus opaque, constituée de détrempes, qui diffuse la lumière qu'elle reçoit. On crée alors des illusions de reliefs autrement que par les contrastes de couleurs ou par les lois de la perspective.
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Pour découvrir cette technique qui, chez Antonello, procédera par des couches d'huile mises sur d'autres couches d'huile, ce que les Flamands ne faisaient pas, il fallait changer sa manière de voir. Il fallait aussi rendre les huiles plus siccatives, par leur chauffage ou l'ajout de sels de plomb, pour accélérer le séchage et pouvoir ainsi superposer diverses couches de peinture. Il fallut aussi y ajouter de la résine, parfois des émulsions à la colle, pour les rendre plus transparentes.
Je me suis souvent dit, alors que je travaille dans mon atelier que cette découverte de la nécessité de superposer deux couches, une première opaque, l'autre transparente pour mieux rendre mimétique l'image fut une découverte essentielle. Chaque fois que j'y pense, j'ai conscience qu'il est pour moi particulièrement léger et prétentieux de dire que je suis peintre. En effet, aujourd'hui, je n'ai qu'à appuyer sur des tubes pour obtenir ces effets qui perdurent même après l'abandon de la figuration. Il y a là une espèce de facilité alors que, ces peintres du passé furent sans cesse dans la recherche et dans la difficulté. Et c'est pour cela qu'ils savaient peindre.
Aussi chaque fois que je peins, je ne peux pas ne pas penser aux peintres du quattrocento partis à la recherche de pigments ayant des indices de réfraction identiques à ceux de leurs liants, ce qui n'existe toujours pas, d'où le recours aux médiums. Et là, les techniques deviennent de plus en plus complexes. Pour approfondir la couleur j'utilise les pigments pures pour mes gammes, ainsi apprivoiser la poudre et les liants.
Andrea Del Verrocchio est un autre artiste qui m'a également fasciné. Ce peintre est devenu sculpteur à cause du génie de son élève, Léonard de Vinci. Andrea Mantegna est aussi un de mes maîtres. Grâce à lui, on est arrivé à peindre sur des toiles, alors qu'auparavant, on ne le faisait que sur du bois. On eut alors successivement recours au tissu, au lin, avant d'arriver à la toile. Ces gens accomplirent tous un travail extraordinaire de recherche. Et nous, nous devons reconnaître que nous n'avons rien trouvé. Nous ne travaillons même plus en groupe comme les artistes de Cobra ou certains expressionnistes. On nous met artificiellement dans des mouvements, mais nous ne sommes pas vraiment dans des mouvements.
Ariane Essor a fait le rêve d'assurer à nouveau la promotion de vrais mouvements à travers le monde. Sans doute, cela relève-t-il de l'utopie. Mais les peintres de ce groupe peuvent-ils au moins constituer un réseau efficace ? Nous avons exposé, en 1994, aux Palais des Nations-Unies à Genève. Nous avons ensuite été invités par la Galerie Patronat en Indonésie. J'essaye actuellement d'organiser une exposition collective au Maroc et à Venise.
Une remise en question permanente que je recherche car il ne sert à rien d'exposer pour exposer. Ce qui m'intéresse, c'est qu'il y ait une interrogation et une critique, qu'elle soit un jugement, négatif ou positif, ou qu'elle échappe effectivement à tout jugement.
Mon rêve secret, dois-je l'avouer, serait d'aller écouter Madame Butterfly, cet opéra de Giacomo Puccini chanté dans les arènes de Vérone, et faire des croquis au sein De la chapelle Sixtine à la basilique saint Pierre en passant par les chambres de Raphaël pour visiter ses œuvres les plus célèbres. C'est là que l'on peut contempler dans la chapelle Sixtine le plafond et le Jugement Dernier peint par Michel-Ange, tandis que les parois latérales de la Chapelle Sixtine sont de Botticelli, Pérugin, Rosselli, Ghirlandaio, Signorelli.
A la Villa Borghèse les œuvres de Raphaël et du Titien, du Caravage, du Corrège, de Lucas Cranach et d'Antonello de Messine. |
Siham Jbilou
Traductrice Interprète Assermentée à Rabat MAROC |
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